Contraints à partir

Forage manuel © Protos

Le 6 avril 2016, j’ai reçu un e-mail que j’avais espéré ne jamais recevoir. Ce courriel avait été envoyé par le responsable de notre antenne de Sevaré, d’où nous coordonnons le programme de Protos dans le Delta intérieur du Niger (DIN). Il contenait en pièce jointe une lettre officielle du maire d’une commune rurale partenaire de Protos dans la région de Mopti.

Je connaissais déjà l’existence de cette missive et son contenu, mais la tenir « dans mes mains », l’avoir en ma possession, même virtuellement, provoquait un tout autre effet. Il s’agissait de quelque mots pour nous demander d’arrêter nos actions dans sa commune. Quelques mots pour nous faire part du désespoir et de la peine qui accompagnent cette décision. Quelques mots pour nous témoigner de la peur et de l’inquiétude avec lesquelles cette région doit vivre aujourd’hui.

Sans tergiverser, le maire motive sa décision par l’« insécurité grandissante qui sévit dans la zone ». Il nous explique que « le soir du mercredi 30 mars 2016, des individus lourdement armés et se réclamant de la secte de Amadou Kouffa (le Front de Libération du Macina (FLM) – ndlr) menacent de s'attaquer à toutes les réalisations de l'Etat malien et de ses partenaires, ainsi qu’à ceux qui sont chargés de la mise en œuvre de ces travaux ». Dans l’incipit de son courrier, le maire n’oublie pas de parler du partenariat qui le lie à Protos et des réalisations en cours dans le cadre du développement local de sa commune. Comme pour dire que cette décision ne vient pas de lui et qu’il sait ce qu’elle représente pour la communauté.

En effet, Protos était en train de réaliser des Points d’Eau Modernes en utilisant la technique innovante des forages manuels, testée et introduite en 2013 avec l’assistance technique de la fondation néerlandaise Practica et grâce à un financement UNICEF. L’action en cours, une partie d’un programme financé par l’UNICEF et la DGD belge, était la deuxième phase d’ancrage et de mise à l’échelle de cette nouvelle technologie qui, avec un coût quatre à cinq fois moindre que celui des forages conventionnels, permet de réaliser des ouvrages sans craindre le problème d’accessibilité, un obstacle si important dans un zone où les villages sont en réalité des îlots sur le fleuve Niger.

Nous étions tous si fiers de cette technique qui nous permettait d’atteindre des villages qui  n’avaient jamais pu avoir accès à de l’eau potable auparavant. Mais si nous avons su dépasser l’obstacle des eaux, parfois troubles, du Niger, cela n’a pas été le cas avec ces groupes djihadistes. Cet obstacle, même pour nous les porteurs d’eau, porteurs de vie, même pour nos forages manuels, s’est avéré être infranchissable.

Nous voilà donc contraints d’arrêter les travaux dans trois villages de cette commune. Les entreprises remballent leur matériel et s’en vont, suivies par les contrôleurs. Au moins 1200 personnes, en grande majorité des femmes et des enfants, vont rester sans eau potable.

Et cela n’était malheureusement que le premier épisode. Dans les semaines qui ont suivi, ces mêmes menaces ont été proférées à l’encontre des entreprises en train de réaliser d’autres forages dans une commune partenaire pour le compte de Protos, toujours dans la région de Mopti. Sept villages aux trois premiers pour former une triste liste et vont rester, eux aussi, sans eau potable.

De nos jours, sur les 30 villages où Protos était actif pour la réalisation de forages, quatre seulement accueillent encore des travaux. Dans les autres, tout a été suspendu, soit suite à des menaces directes, soit à cause de notre propre analyse sécuritaire.

Certes, le secteur de l’au n’est pas la seule victime de cette situation. Dans plusieurs communes de la région de Mopti, les écoles sont fermées suite aux intimidations que les maîtres d’école ont reçues. Ils seraient coupables de diffuser la « culture occidentale des infidèles ». Les rassemblements de population sont aussi interdits (y compris en cas de mariage), ce qui rend impossible la réalisation des activités de sensibilisation. Même les animateurs des ONG nationales commencent à démissionner de leur poste par peur des intimidations et de représailles.

Ceci semble n’être qu’un début. Le groupe armé responsable de tout ça – le FLM – formé essentiellement de jeunes autochtones de l’ethnie Peulh, vient de faire allégeance au groupe Ansar Dine de Iyad ag Ghaly. Le même groupe qui sème la terreur dans le nord du Mali depuis 2012 et qui est responsable d’enlèvements d’Occidentaux, entre autres, et de l’instauration de la sharia dans plusieurs endroits de cette région avant l’intervention de l’armée française en 2013. Comme souligné par les analystes sécuritaires, cette allégeance permet au FLM de bénéficier du soutien logistique et stratégique d’Ansar Dine et de monter en puissance dans la région de Mopti. Si on ajoute à cela que ce groupuscule terroriste est composé de personnes originaires de la région et parfaitement intégrées parmi les populations locales, ce qui rend ses membres invisibles, on comprend bien le danger qu’ils représentent. Il vaut donc mieux prendre leurs menaces très au sérieux.

Les conséquences de tout cela seront lourdes pour Protos. Le démarrage de nos activités dans le Delta intérieur du fleuve Niger – le plus grand delta intérieur de la planète, où l’eau est l’élément prédominant – remonte à 1994, quand nous travaillions en tant que partenaire d’une ONG italienne qui œuvrait dans le cercle de Niafounké. Pendant les années qui ont suivi, Protos a élu domicile au Mali, dans ce Delta, où nous avons réalisé plusieurs programmes de développement axés sur un accès durable à l’eau et aux infrastructures d’assainissement. Notre travail était loin d’être achevé. En 2014, dans nos communes d’intervention, l’accès à l’eau potable était de l’ordre de 38% et le taux d’accès à un assainissement amélioré d’environ 5%; cela signifie que 80% des admissions dans les centres de santé sont encore liées à des maladies hydriques.

La lettre du maire sur mon écran nous ramène à la réalité. Même si personne ne nous a encore intimé de quitter la région de Mopti, il devient presque impossible de faire notre métier dans de telles circonstances. Maintenir notre présence et rester confinés dans nos bureaux n’a pas de sens pour nous et n’est guère compatible avec notre méthode de travail.

À la veille de la définition de notre prochain programme quinquennal financé par la DGD, nous n’avons d’autres choix que de cibler d’autres zones et arrêter toute intervention dans le DIN. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour respecter nos engagements du programme pluriannuel en cours qui se termine fin 2016.

Ce ne sera certainement pas un adieu, car nous sommes prêts à retourner dans cette région pour achever notre mission dès que le contexte sécuritaire le permettra. Nous ne savons toutefois pas quand. Entretemps, des êtres humains vont rester sans accès à l’eau potable, sans accès à l’assainissement et les centres de santé seront toujours remplis des patients avec des maladies qui auraient pu être évitées. Des collègues vont perdre leur travail et leur famille leur seule source de revenus.

Protos ne peut plus rien faire. Nous avons résisté tant que nous avons pu, tant qu’il était encore possible de mettre en œuvre nos actions. Aujourd’hui, nous ne pouvons qu’accepter cette réalité et concentrer nos efforts ailleurs au Mali, là où les conditions requises sont réunies.

Je comprends maintenant l’effet que j’avais ressenti quand j’ai lu pour la première fois la lettre de ce maire : c’est celui de l’impuissance et de la renonciation.

 

Ecrit à Bamako le 23 mai 2016
par Fabrizio de Georgio Ferrari Trecate 
Représentant Résident de Protos au Mali